Doublure ★ Installation : série de 20 peintures à l’huile, tempera et collages sur toiles et textiles enchâssés & 20 bandes de toile libre peintes, contrecollées aux murs ★ In-situ, dimensions variables ★ 2025
Exposition Fabula Rasa, Galerie Neuf, Nancy ★ Curation Bilobazar & Archives Municipales de Nancy ★ 8-29 mai 2025 ★ En vitrine : registre d’échantillons textiles issu des archives de Sainte-Croix-aux-Mines.
à propos : L’Est Républicain : « Exposition Fabula Rasa : les archives, un trésor pour les artistes »
Texte de présentation par Bilobazar, issu du livret d’exposition Fabula Rasa :
Anouk Parmentier propose une installation librement inspirée des recueils d’archives textiles du Val d’Argent (Alsace) dont un exemplaire est exposé au rez-de-chaussée de la galerie. Son travail prend la forme d’une série de compositions picturales, conçues comme des échantillons, dont les motifs se prolongent et se rejoignent dans l’espace d’exposition. Avant l’avènement des grandes manufactures, les ouvrièr⸱es tisserand⸱es du Val d’Argent étaient pour la plupart des paysan⸱nes disséminé⸱es, travaillant à domicile, sans possibilité d’échanger directement sur leurs conditions de travail. Ici, un réseau de phylactères relie les motifs des peintures, comme si elles s’échangeaient des messages spéculatifs, à décoder. Anouk jongle avec des iconographies industrielles issues des archives textiles pour révéler leur potentiel pictural et narratif au moyen de détournements, de collages, de superpositions et de brouillages. Les motifs abstraits se font les transmetteurs de significations fabulées et de dialogues croisés.



























Lors d’une visite à la tissuthèque de Sainte-Croix-aux-Mines en 2024, j’ai pu découvrir les archives textiles du Val d’Argent. Celles-ci abritent des millions d’échantillons textiles produits entre la fin du XVIIIè siècle et le début du XXIè siècle par près de 150 manufactures, ainsi qu’une multitude de documents complémentaires, écrits ou dessinés. Ces archives offrent un panorama détaillé de différents aspects de l’histoire locale par le prisme de l’industrie textile, qu’il s’agisse du contexte politique et économique, des dynamiques sociales, des relations entre ouvriers et patrons, des flux entre capitale et province ou des phénomènes de mode de l’époque. Dans ces archives, mon attention s’est portée particulièrement sur les échantillons textiles en eux mêmes, consignés dans des recueils. Chaque morceau de tissu a été minutieusement prélevé, répertorié et collé sur une page par l’administration de la manufacture l’ayant produit, dans le but de constituer des catalogues présentant l’étendue du savoir-faire et des collections aux client·e·s. Devenus documents d’archives, ce n’était pas leur vocation initiale : la plupart étaient destinés à être jetés lors des fermetures successives de manufactures. Sous leur apparente banalité, ces résidus du quotidien, issus du registre industriel et commercial, s’avèrent témoigner d’aspects complexes de l’histoire socio-industrielle locale. Selon les époques et les contextes politiques, les motifs changent, de l’austérité à la fantaisie. Les techniques tinctoriales et les importations de fibres influencent les rendus. J’ai été touchée par la variété des motifs, des couleurs, des matières et par la façon dont leur répertorisations elles-mêmes donnaient à voir des compositions aléatoires.
Sur ces textiles, les motifs en eux-mêmes cachaient parfois des messages graphiques codés. Par exemple, lors de l’occupation allemande en Alsace, certaines manufactures intégraient leur volonté d’indépendance dans des carreaux : les motifs écossais, appréciés de l’administration allemande, cachaient des rayures aux couleurs du drapeau français. Jusqu’au XIXè siècle, avant l’avènement de la révolution industrielle occidentale, l’industrie textile du Val d’Argent reposait sur un mode de production à main-d’oeuvre décentralisée, avec une dispersion des unités de production. Les paysan·nes, souvent tisserand·es à domicile, complétaient leur revenu principal par leurs activités de filage et de tissage. Avec une telle organisation répartie sur le territoire, les patrons des manufactures centrales réduisaient leurs coûts de fonctionnement et limitaient surtout les risques de mouvements sociaux. Ces paysan·nes souvent isolé·es géographiquement n’avaient pas les conditions propices pour communiquer, échanger sur leur situation, s’organiser collectivement pour revendiquer leurs droits. Ce cas met en lumière comment l’organisation spatiale et sociale des modes de production façonne les dynamiques de luttes et j’y trouve un écho avec l’industrie textile actuelle où la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et l’éloignement des donneurs d’ordres maintiennent des mécanismes d’exploitation, privant les travailleur·euse·s précaires de pouvoir et de prise de parole.
Partant de ces réflexions, j’ai essayé de matérialiser un dialogue spéculatif entre des entités abstraites (échantillons de motifs réinterprétés picturalement) dispersées dans l’espace, pour figurer leur éclatement tout en fabulant sur des possibilités de communication à distance, codées, échappant au contrôle de patrons imaginaires. Des bandes de toile peintes, pensées comme des phylactères, relient les échantillons et dévoilent des dialogues à double-sens, basés sur des jeux de mots en résonnance avec les champs lexicaux du textile et du travail. Ce sont des « doublures » : des voies de communication qui donnent voix aux doublures. Les échantillons textiles sont des textes-îles qui se croisent dans un réseau archipel in-situ, qui fait écho aux motifs à carreaux typiques du Val d’Argent (guingan, siamoise, écossais).
Exploration des archives textiles (tissuthèque) du Val d’Argent à la Villa Burrus, Sainte-Croix-aux-Mines. Avec l’accompagnement de la conservatrice Clémentine Canu !






Coulisses…









plan pour imaginer Doublure

indices
(phylactères)



DOUBLURE : « Chose ou personne servant de double à une autre, avec laquelle elle est dans un rapport d’identité ou de similarité. » [musique] « La reproduction simultanée d’une note à une ou plusieurs octaves, ou à l’unisson, s’appelle doublure. » [spectacle] « Acteur ou actrice qui a pour fonction d’en remplacer un(e) autre en cas de besoin. » [technique] « Étoffe ou autre matière souple qui sert à garnir l’intérieur de quelque chose. »
Cette recherche a donné lieu à un atelier public à la médiathèque du Val d’Argent en juin 2025. On est passé·es à la TV !!!



















